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KABYLIE STORY II
8. Toudja, histoire d’eau
Par Arezki Metref

On récupère Nadir Azeggagh à Tala-Ighil. On se dirige vers la carrière ETR, près de Boulimat, que tout le monde continue à appeler la carrière Lombard. Pour y entrer, à mi-chemin entre la mer et le sommet de la

colline, on cahote sur une piste rocailleuse. Lorsqu’on stoppe le moteur, nos cheveux sont couverts de poussière blanche. Le chaos de ces poussières qui s’élèvent de la carrière contraste avec la netteté des couleurs de la mer.

 


Nasser, grosse moustache noire à balai, calot de particules blanches, saute de l’engin qu’il conduisait.

  • Alors, tu nous accompagnes ? lui demande Nadir.
  • Non, il n’y a pas assez d’ouvriers pour que je puisse me libérer cet après-midi.
  • Normal, rétorque simplement Nadir.
  • Vous allez voir un certain Salah de ma part, dit Nasser. Vous le trouverez à côté du Souk El Fellah. C’est par là qu’il habite.

Nasser remonte sur son engin. Nous prenons la voiture. Radio-Soummam rediffuse une émission d’hommages à Ahmed Azeggagh à laquelle Nadir, son cousin, avait participé. Je m’aperçois, en écoutant cette cassette, à quel point le jeune homme assis à côté du chauffeur parle bien kabyle et combien il tient à le parler. Mustapha, happé par son volant qu’il tient consciencieusement, regrette, lui, de ne pas savoir le parler. Joindre Toudja, c’est parcourir ce mince ruban d’asphalte qui dessine des courbes montant vers Adrar Aghvalou, nom kabyle de Toudja. Au pont de l’oued Ghir, il faut quitter la route d’Alger et s’engager sur le chemin N°34 qui mène à Sigli. Le chemin s’élève vite. Il serpente sur les flancs de la montagne. La route n’en finit pas de grimper, de rétrécir, de se dégrader. C’est la route des Crêtes, celle qu’a suivie l’ouvrage romain qui devait faire rentrer l’eau d’Ain Saur à Béjaïa.

 

  • Si ça se trouve, cette route est telle qu’elle a été laissée par les Ponts et Chaussées coloniaux, déplore Nadir qui ne l’avait pas prise depuis belle lurette. Elle n’a jamais été refaite, en effet. Plus on grimpe, plus la végétation se raréfie. Des touffes d’épineux affleurent de la roche brune. Nadir remarque :
  • En hiver, Adrar Aghvalou paraît, vu de Béjaïa, comme un chapeau blanc posé sur un bonhomme de neige.

 

Après une ultime côte, on aborde Ifren. Avant le village, des arbres calcinés. L’endroit est souvent la proie des incendies. Tout récemment encore, le feu a frappé. Quand on entre dans Ifren, huit colonnes romaines vous accueillent comme des gardes monumentaux aux pieds écartés d’un mont à l’autre. Ces colonnes, dont l’une est dressée dans la cour d’une maison, sont les vestiges de l’aqueduc grâce auquel les Romains ont commencé, en l’an 152, à acheminer l’eau de Toudja à Saldae que l’Empereur Antonin le Pieux (règne de 138 à 161) dotera de canalisation. L’eau parvenait par un souterrain qu’ils ont du mal à construire à cause d’une erreur de tracé. Retrouvée à Lambèse, une stèle raconte les mésaventures du niveleur Nonius Datus, un vétéran de la 3e légion Augusta, envoyé à Saldae pour rectifier le percement de la montagne dont les galeries creusées des deux côtés à la fois suivaient un cours parallèle au lieu de se rejoindre. Après bien des péripéties, Nonius Danus pousse ce cri de satisfaction : “J’ai achevé l’œuvre”. Un souterrain d’une vingtaine de kilomètres achemine l’eau en ville où elle se déversait dans des citernes construites sur les hauteurs. De ces citernes partaient des canalisations vers les fontaines publiques et les citernes privées. Au XIXe siècle, l’ingénieur français Benoît consacre une étude approfondie à l’eau de la source de Toudja. Il la qualifie de rare en raison de ses qualités deux fois millénaires et de sa teneur en minéraux et oligo-éléments. Plus loin dans le village, une stèle blanche est dressée à la mémoire des moudjahidine de la guerre de Libération. On se trompe de route. Au lieu de prendre à droite, nous allons vers Bouhaten. De la fumée s’élève de derrière une colline.

  • C’est encore un incendie ? s’inquiète Mustapha.
  • Non, c’est juste une autre carrière, le rassure Nadir.

 

La route grimpe raide. Puis, elle descend. Pendant un moment nous montons et nous descendons comme sur une montagne russe. Paysage désert. Canicule. Et soudain, sortant de nulle part, debout sur un rocher, un vieux monsieur, vêtu d’un bleu de Chine élimé, coiffé d’un chapeau de paille, semble exposer ses ailes d’Icare aux foudres du soleil.

  • On lui demande notre chemin, propose Mustapha.
  • Normal, lâche Nadir.

 

Ce mot, qui veut à la fois tout et rien dire, signifie, en l’occurrence, ce n’est pas la peine. Je comprends que Nadir ne veuille pas demander le chemin. Ce serait comme interrompre une méditation. Après déduction, nous prenons à droite. Le mont Aghvalou fonce sur nous un peu plus à chaque virage. Toudja étant blotti à ses pieds, la direction est nécessairement la bonne. Coiffant un tertre, un édifice en pierres ocre dresse vers le ciel la lettre Z de l’alphabet tifinagh, symbole d’amazighité.

 

Ce monument ne comporte aucune indication écrite. Par le silence et la majesté de sa situation, il plante d’entrée de jeu l’importance accordée ici aux questions d’identité. A Aïn Saur, la place du marché, où la source de Toudja est capturée dans une sorte de mausolée, on s’enquiert de Salah. La première personne à qui on demande nous indique le Souk El Fellah. De la place, où nous attendons un gamin revenir avec Salah, nous sommes dans l’ombre du mont Aghvalou, pain de sucre couleur ardoise, qui nous toise du haut de ses 1317m. Dans le chaos géologique qui glisse vers Aïn Saur, on devinerait presque le cheminement de l’eau. La façade repeinte en un bleu touarègue, le Souk el Fellah a été converti en école de formation pour jeunes filles. N’osant pas s’enquérir ouvertement des motifs de notre présence, l’épicier procède de biais :

  • Vous venez donc de Béjaïa ?
  • De plus loin encore, botte en touche Nadir.

 

Un barbu conventionnel, gandoura à rayures et claquettes locales, essaye de capter l’attention des importuns que nous devons être à ses yeux. Il parle voix haute à un jeune qui se trouve à l’autre bout de la place. On comprend bien le message. Des jeunes, adossés au mur, font la chronique du village dans un kabyle aussi pur que l’eau de la source. Salah arrive, enfin. L’homme porte la soixantaine usée par le labeur. Barbe de quelques jours, chemise fripée, il a la placide distance des gens revenus de tout. Il s’étonne de notre demande. Mais il finit par admettre qu’on puisse trouver quelque intérêt à visiter Toudja.

 

Il commence par nous expliquer que la particularité locale est naturelle : l’eau est courante 24/24. Ce n’est pas rien ! Mustapha, le chauffeur qui m’accompagne, rompt sa réserve pour s’étonner que le quartier où se trouve le café dans lequel nous pénétrons s’appelle Aharrach. Il vient lui-même d’El Harrach, une banlieue d’Alger. Et pour parfaire ce qui lui semble une conspiration, dans un poste cassette posé sur le comptoir grésille Ya rayah de Dahmane El Harrachi, version originale.

  • Avant, la source alimentait les moulins à blé, dit Salah en désignant une direction vers la vallée.

 

On arrive au petit marché qui se tient continuellement à Aïn Saur. Des remorques de tracteurs sont remplies de fruits de saison. Des camionnettes débordent de tomates, poivrons, pommes de terre. A un angle de la place, un kiosque propose des lunettes de soleil bon marché, toutes sortes de colifichets et des cartes de recharge Djezzy pour téléphone portable. Attenant à la source, un mur est tapissé de pochettes de DVD : La ligne verte, avec Tom Hawks ; La bible Joseph, avec Ben Kingsley ; Cromwell; October 22; Meurtre sur commande; Résistance … Les murs de l’ancienne mosquée sont tavelés de moisissures. C’est l’effet de l’eau. Toute la grosse robinetterie qui permet de réguler et de canaliser l’eau de la source est enfermée dans une dépendance gardée comme un coffre-fort. Une grille creusée dans un mur crème.

 

Au-dessus, une main appliquée a tracé à la peinture rouge ces lettres en italiques : Source de Toudja. Avec Salah, on entre dans un minuscule réduit au sol trempé et aux murs résonnant du ronflement du débit. Un homme s’échine à placer un jerrican massif sous le charchar qui sort au bas du mur. L’opération semblant compliquée, il nous cède la place le temps de puiser un pichet d’eau et de le boire cul sec.

 

J’aurais bu de la Toudja authentique, à la source. Au jour d’aujourd’hui, on ne sait trop ce qu’on nous met dans les bouteilles. La place d’Aïn Saur tient lieu aussi de station de taxi et de bus. Devant les roues d’un camion Jal, une enfilade de jerricans de 50 et 100 litres. On le remplit d’eau de Toudja qui, conditionnée en des formats domestiques, est écoulée sur le marché parallèle. Des camions, des camionnettes et même des conduites intérieures attendent patiemment d’être chargés des jerricans d’eau qui vont alimenter le trabendo hydraulique. Salah, notre guide impromptu, évoque avec nostalgie les oranges d’Aghvalou comme on évoque les palais des Mille et une Nuits : une référence aux fastes. On se promène à présent dans les allées qui séparent les jardins. Partout, comme autant de cornes d’abondance, des citronniers, des néfliers, des orangers, des figuiers. Juste au-dessous de la source, le jardin est un petit paradis. Il fait penser à l’harmonie et à la fertilité de ce jardin que n’a pas cessé de décrire Mohand ou M’hand dans sa métaphore de l’existence et de l’amour. Partout aussi, l’eau est abondante. Ici, elle sinue dans des rigoles qui irriguent la terre. Là, elle est incarcérée dans de gros tuyaux noirs. Dans chaque jardin, on construit des réservoirs et des bassins. Dans l’un de ces bassins, grand comme une piscine olympique, plein à ras bord, l’eau reflète la blancheur métallique du ciel. Autrefois, l’eau coulait librement. Il n’y avait pas besoin de tous ces tuyaux noirs pour la canaliser chacun pour soi. Aujourd’hui, les propriétés sont clôturées et gare aux chapardeurs de fruits.

 

Pour descendre vers la forêt, il faut emprunter ce sentier jalonné d’oliviers centenaires. Leurs troncs sont comme des sculptures. Le temps artiste aura passé l’éternité à tailler la moindre rainure pour composer l’harmonie brune de l’œuvre.

 

Paradoxalement, c’est en descendant un peu, en se plaçant dans une cuvette formée par le face-à-face entre l’Aghvalou et d’autres monts moins élevés, que l’on a le panorama le plus complet des villages éparpillés sur les flancs de la montagne.

 

D’ici, on voit les bourgs et villages qui forment l’aarch Itoudjen, la tribu de Toudja : Aïn Saur bien sûr, mais aussi Bou Berka, Ifren, Zouyat Sidi N’allah, Toudja. On voit aussi, en regardant vers la vallée, une tache blanche briller dans la végétation. C’est la nouvelle usine de conditionnement de l’eau et des limonades Toudja.

 

Salah, ce natif de l’Aghvalou, qui a grandi avec la musique de la source cognant sur la pierre, n’est sûr que de ceci :

pour être bonne, l’eau de source doit couler naturellement. Elle ne doit toucher à aucune canalisation.

 

A. M. Le Soir d'Algérie

 

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